
Texte réalisé dans le cadre de l'exposition personnelle de Victoire Inchauspé, Armoires vides à la galerie Jousse Entreprise, du 15 janvier au 21 février 2026
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La première exposition personnelle de Victoire Inchauspé à la galerie Jousse s’intitule Armoires vides. Ce titre évoque de manière implicite une succession de gestes et d’actions. Il suppose qu’une armoire ait été remplie, pour ensuite être vidée de son contenu. Mais pourquoi décide-t-on un beau matin de la vider ? À quelles urgences, nécessités ou obligations répondons-nous ?
Pour Victoire Inchauspé, vider l’armoire s’apparente à un besoin intime de faire sortir ce qui était jusqu’à présent gardé en mémoire, afin d’observer l’effet et le sens que produisent tous ces objets une fois réunis. Cependant, derrière ce déploiement, l’exposition de Victoire Inchauspé s’apparente en réalité plus à un récit qu’à un inventaire. En écho au premier roman d’Annie Ernaux, Les Armoires vides1, auquel l’artiste se réfère, l’exposition s’inscrit dans un moment suspendu, celui d’un retour sur soi pour tenter de (re)composer une partie de son histoire. En rouvrant des strates allant de l’enfance à l’âge adulte, là où se sont accumulées des peurs, des attentes et des incertitudes, l’armoire devient alors un espace mental, où ce qui était rangé menace toujours de déborder. Cette exploration est renforcée par le choix de l’artiste de produire uniquement de nouvelles œuvres, dont certaines sont héritières de recherches et d’obsessions antérieures. On y retrouve des caractéristiques formelles et thématiques propres à sa pratique mais également de nouvelles expérimentations, aux enjeux toujours doubles, à la fois techniques et symboliques. Ainsi, Victoire Inchauspé a réalisé un ensemble huit bas-reliefs où l’on retrouve des empreintes de gestes – griffures et coups portés à la matière – ainsi que de fleur, telle que celle du tournesol. Ces pièces, que l’artiste considère comme des reliques, sont des retranscriptions gestuelles, émotionnelles et visuelles de moments fugaces et ce, conservé à l’aide de l’une des matières les plus résistante qui soit, le bronze. C’est aussi la notion de mémoire qu’investit de nouveau Victoire Inchauspé pour cette exposition, avec la réalisation d’une ronde de bosse en terre crue, représentant un enfant à genoux, tenant dans ses mains un chardon à la fonction ambivalente, qui blesse et défend à la fois. Cette équivocité se prolonge au travers des deux pièces en verre représentant des mains en contact avec des éléments dont on sait la réelle fonction/intention. L’une est associée à un mouchoir – voué à dissimuler aussi bien qu’à protéger - et l’autre à des abeilles, que l’on cherche autant à chasser que préserver.
Les œuvres présentées affirment ainsi toutes une forme de puissance indissociable d’une extrême fragilité, en témoigne le film exposé, premier travail vidéo de l’artiste. Ce portrait filmé montre un jeune cerf prêt à s’endormir. Son corps semble céder au repos, mais quelque chose résiste, veille. Libre mais vulnérable, vacillant mais sur ses gardes, le cervidé incarne une tension, un état de vigilance permanent qui traverse l’ensemble de l’exposition de Victoire Inchauspé. Cette tension finit de s’épanouir avec une pièce sonore pour laquelle l’artiste a, pour la première fois, utilisé le piano, réminiscence d’un apprentissage de l’enfance. Ici, le son, parfois hésitant, est joué par l’artiste elle-même et accompagne le parcours du visiteur et les souvenirs, parfois douloureux, de Victoire Inchauspé.
Finalement, vider les armoires revient à créer du désordre, à extraire des objets et des éléments d’un arrangement pré-établis afin d’en trouver un nouveau, plus juste, plus acceptable. En s’attachant ainsi à déplier ce qui semblait jusqu’à présent rangé, Victoire Inchauspé s’est engagée sur un chemin sinueux, remuée par la puissance des peurs et des traumas, mais également portée par la découverte des forces associées à la création.
Margaux Bonopera
1 A.Ernaux, Les Armoires vides, Gallimard, 1974
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