© Grégoire d'Ablon

Texte réalisé dans le cadre de l'exposition 70/74 de Marie Obegi, Festival Off du dessin, Arles, avril 2026

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J’ai toujours vu Marie peindre et dessiner. Tout le temps, partout, à la maison, au parc, au bar, à Paris, Londres, Beyrouth, New York. Cette alliance, de la peinture et du dessin sont devenus, tout au long de sa vie nomade, une manière de se trouver une place dans n’importe quel espace du monde.
Je l’ai toujours vu peindre et dessiner pour donner naissance à des histoires, des scénarios plus ou moins réels, plus ou moins pétris et assouplis par son imaginaire. Sa lecture assidue de mangas et de bandes dessinées n’ y est sans doute pas pour rien. L’imaginaire de Marie n’est pas à sous-estimer dans la réalisation de ses travaux tant on peut s’interroger sur le fait qu ’il prévaut à l’acte créatif. On peut aller jusqu’à se demander si l’art ne serait pas pour Marie, avant tout un prétexte pour trouver un réceptacle aux images et obsessions qui hantent son esprit. Mais cette hypothèse ne rendrait pas justice aux expérimentations, aux recherches et à la virtuosité technique avec laquelle l’artiste réalise ses œuvres qui témoignent toutes (huiles, dessins, aquarelles, gravures…) du savoir-faire qu ’elle s’est attachée à développer.


Le projet 70/74 est un projet exceptionnel, c’est-à-dire qu ’il fait exception, qu ’il s’extrait de l’ordinaire, qu ’il produit une rupture dans les habitudes et le quotidien de travail de l’artiste.
Ce projet émane, comme souvent chez Marie Obegi, de l’observation apportée à d’autres figures de créatrices et créateurs. Celui-ci s’est développé en regard des vies et des œuvres de l’auteur japonais Yukio Mishima (1925-1970) et du peintre néerlandais Vincent van Gogh (1853-1890). Le premier, auteur radical, avant-gardiste, sulfureux et mythique du japon du XXe siècle écrit entre 1965 et 1968 Le Soleil et l’Acier, un livre au sein duquel, son exploration des qualités, limites et caractéristique de son corps le mène à un véritable manifeste théorique et spirituel dont son suicide par seppuku acte la forme la plus accomplie. Le second est le célèbre peintre Vincent van Gogh, fantôme sublime et ambivalent qui continue d’habiter les rues d’Arles où Marie Obegi a décidé de réaliser son projet de peinture qui, à s’ y méprendre, révèle également toute la dimensionperformative de sa pratique. En effet, tout comme Mishima et Van Gogh, Obegi s’est imposé un cadre, un rythme et une méthodologie de travail stricte, pénible et parfois même douloureuse. Pour ce faire, toujours en suivant ses synopsis intérieurs, elle a décidé de réaliser 74 peintures en 70 jours, 74 vignettes à l’huile sur panneaux de bois d’environs 30 x 45 cm, telles de petites icônes vagabondes d’ une artiste qui décide, durant 3 mois, d’élire domicile dans la ville provençale. Peindre une peinture par jour est une entreprise d’ une intensité rare, physiquement engageante. Mais c’est surtout une aventure iconographique complexe tant il faut trouver, chaque nouvelle journée, quoi représenter. Alors, Marie a décidé de peindre différents thèmes, motifs, sujets, d’après des images collectionnées au cours des deux dernières années ou bien d’après modèles vivants, en référence à Van Gogh ou bien à Mishima, dans des tons rosés ou bien bleutés. On y retrouve des portraits, des scènes d’intérieurs ou d’extérieurs ou bien encore des natures mortes…
Mais on découvre également un nouveau type de composition jusqu ’à alors jamais développé par l’artiste. Des sortes de « méta peintures » au sein desquelles elle cite, reprend et reproduit des travaux précédemment réalisés. Ces œuvres s’inscrivent dans l’héritage des toiles métaphysiques d’ un De Chirico ou l’espace du tableau vient accueillir diverses architectures donnant naissance tant à de véritables représentations d’espace que d’impossibles organisations mentales. Ces « méta peintures » concentrent en leurs seins toutes les conditions d’apparition et de réalisation de cette résidence créatrice que l’artiste s’est imposée en s’enfermant pendant 70 jours dans ce petit appartement arlésien. C’est alors naturellement que nous avons décidé de présenter l’ensemble de ces productions au sein même de l’espace où elles ont été créées, et de les laisser se déployer sur une même ligne, évoquant volontairement une frise du temps, mais dont le début et la fin ne dépendent au fond, que du regard des spectatrices et spectateurs.

J’ai toujours vu Marie peindre et dessiner. C’est-à-dire que j’ai toujours vu Marie travailler. Travailler à trouver les bonnes images, à observer les gens vivre, à apprendre de nouveaux gestes, à entretenir son corps pour tenir face au chevalet, à écouter les histoires pour mieux les retranscrire et à créer des images, encore et encore, sans aucune peur de rajouter quoi que ce soit au monde mais au contraire, en ayant trouvé une bonne méthode pour trouver sa place en son sein.

Margaux Bonopera

Avril 26